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Perséphone
« Sa
robe était blanche comme le nacre, reflétant doucement les premières lueurs
du jour. Sa peau avait la pâleur des étoiles, diaphane et douce. Sous sa
longue chevelure blonde, ses yeux étaient deux perles qui vous transperçait le
corps et l’âme.
Créature
parfaite, cette dame blanche à la grâce délicate s’avançait dans les bois,
entourée d’une nuée de papillon. »
-
Vois-tu,
petite, c’est ainsi que l’on présentait la grande Perséphone.
-
Je ne suis pas
une petite, je suis une femme, vous le voyez bien, déclara la jeune
fille qui se tenait assise devant lui.
Le vieux
bonhomme, à l’ombre d’un grand arbre, fit mine de ne pas entendre cette
remarque et poursuivit son récit de sa voix grave et profonde:
-
Elle aimait
passer son temps à observer les fleurs, surtout celles des cerisiers. Les
fleurs de cet arbre étaient blanches à l’époque. Car, il faut savoir
qu’au temps des Anciens, les cerisiers n’étaient ornés que de fleurs
blanches. Perséphone était certainement la plus belle et la plus délicate des
déesses. Son charme irradiait autour d’elle. Son élégance habitait chacun
de ses gestes et chacun des mots qui s’échappait de ses lèvres. La nature et
la lumière semblaient avoir été créées pour l’entourer et la magnifier.
-
Vous parlez
d’elle comme si vous en étiez amoureux. A croire que vous avez trop pris le
soleil aujourd’hui, vous devriez mettre un chapeau.
Le
conteur cala son dos contre le somptueux feuillu et regarda la jeune fille avec
sévérité. Cette dernière fit une moue délicieuse et passa une main dans ses
longs cheveux blonds que le vent ne cessait de taquiner.
-
Tu ferais mieux
d’écouter mon histoire, petite.
-
Je l’écoute,
je l’écoute. Mais avant que vous ne me dérangiez, j’étais tranquillement
en train de dormir au soleil. Alors je ne vois pas pourquoi je devrais
absolument écouter votre belle légende.
-
Et si je te
disais que ce que je vais te raconter pourrait changer ton destin ?
-
Je dirais que
vous êtes fou.
-
Tu verras donc
que la folie siège encore en ce monde.
Avant
que la jeune fille n’eut le temps de rétorquer, un sourire sur les lèvres,
le vieil homme s’éclaircit la voix et poursuivit :
-
Perséphone était
la dame de la nature, du printemps, de la légèreté et de la beauté. Elle se
laissait vivre au gré de l’humeur du vent et des embruns de l’eau. Elle
aimait écouter le chant des oiseaux et se nourrissait de la vue du bleu du
ciel. Mais sa calme existence se modifia radicalement le jour où le dieu Hadès,
épris par tant de grâce, tomba follement amoureux de cette tendre beauté.
Le vieil
homme se ménagea quelques instants de suspense, sa compagne ne se fit pas prier
pour lâcher quelques soupirs de lassitude.
-
Guidé par ses
sentiments, le dieu décida de l’enlever pour pouvoir garder une pareille
splendeur à jamais à ses cotés. Un jour que la belle cueillait des fleurs en
compagnie des nymphes, il passa à l’action. Accompagné de sa horde sauvage,
il enleva la jeune femme. Incapable de se défendre, la pauvre déesse se
retrouva emportée dans les profondeurs infernales, là où ne régnait ni lumière,
ni douceur : dans le royaume
d’Hadès, le royaume des morts et des ombres.
-
Puisqu’il
avait agi ainsi, il ne devait rien avoir du prince charmant votre Hadès !
Il aurait pu tout simplement tenter de la séduire.
-
Parle donc avec
un peu plus de respect du dieu des enfers, petite sotte, ou tu attireras sa colère
sur nous. Laisse-moi donc poursuivre mon histoire sans m’interrompre !
Surprise
par le ton directif du vieillard, la jeune fille cessa ses jérémiades et se
tue lorsque son compagnon reprit son histoire.
-
Dans les
abysses, la déesse Perséphone se languissait de la nature. Chaque jour, elle
subissait les avances du dieu, de celui qui la désirait tant pour épouse.
Et, chaque jour, elle le repoussa dignement. Hadès acceptait le refus de
la belle déesse, comprenait qu’une telle beauté ne puisse être attirée par
le dieu de l’obscurité. Mais chaque jour, il espérait qu’elle
l’accepterait comme époux. Dans le royaume des dieux, le temps s’écoule lentement et Perséphone
appris peu à peu à connaître son ravisseur. Le dieu des enfers était fort et
puissant. Derrière son physique brut, il se dégageait de sa personne un véritable
charisme, il passait de longues heures dans ses forges à créer des armes aux
puissances infinies. Le corps en sueur, psalmodiant des sortilèges, il se révélait
être un artiste maudit auprès de ces fourneaux. Nul doute que la belle Perséphone
se lança gagner par son charme ténébreux.
-
La, vieil
homme, dit la jeune fille en lissant un pli de sa jupe, j’ai bien peur que
vous vous trompez. Comment voulez-vous qu’une belle déesse qui incarnait la
vie et la beauté tombe amoureux du sinistre dieu de la mort ?
-
Hadès était
le frère de Zeus, un être de puissance qui avait la lourde charge de veiller
sur les morts. Imagine donc le pouvoir qu’il possédait entre ses mains. Les
trépassés qui étaient envoyés dans son royaume devaient accomplir de longues
et pénibles taches pour payer leurs châtiments terrestres.
Son
interlocutrice ne l’écoutait déjà plus, absorbée par le vol lascif d’un
papillon aux couleurs passées. Le vieil homme la laissa à sa contemplation et
attendit que l’animal aille voleter plus loin pour reprendre le fil de
son histoire :
-
Pendant que
Perséphone vivait dans les enfers, sa mère la cherchait partout sur terre.
Pendant des jours et des nuits, elle hurla son nom. Elle demandait aux arbres et
aux animaux s’ils n’avaient pas aperçu la belle dame. A bout de ses larmes
et de son désespoir, elle se laissa dépérir de ne pas revoir l’être
qu’elle chérissait par-dessus tout. Elle était si accablée que la terre
perdit peu à peu de sa vigueur. Le froid s’abattit sur les hommes, les arbres
et la nature perdirent leur éclat ; les récoltes devinrent impossible
pour des mortels qui commençaient à mourir de faim. Sous les larmes et les
cris de désespoir de Déméter naquit le premier hiver.
-
C’est une
histoire bien triste que tu racontes là, vieil homme.
La jeune
fille tenta d’écraser discrètement une larme au coin de son œil. Le ton de
sa voix avait perdu toute trace d’ironie. Une véritable douleur était en
train de s’emparer d’elle. Mais le conteur ne se soucia pas de son trouble
et poursuivit :
-
L’hiver
s’intensifiait de jour en jour et les humains commencèrent à mourir par
milliers. Les rescapés, amaigris et souffrant du froid, telle une foule de
zombies, vinrent au pied des temples pour supplier les dieux de leur apporter
leur clémence. Des nuits et des jours, ils restèrent là, élevant leurs prières
vers les cieux. Ceux qui ne mourrait pas de faim, mourrait de froid, incapable
de se protéger de cet hiver sans cesse plus intense. Zeus, du haut de
l’Olympe, voyait toute cette misère et entendait les cris d’agonie des
hommes. Mais même le Roi des Dieux était bien impuissant car Hadès était son
frère et le très vénérable gardien des morts. Perséphone, de son coté,
ignorait le drame qui se déroulait sur la terre qu’elle chérissait. Elle
continuait à repousser les assauts du dieu des enfers qui la désirait toujours
avec plus d’ardeur et semblait s’être faite à l’idée de ne plus jamais
revoir la couleur azurée du ciel.
-
Les dieux sont
comme les hommes, aussi obsédés et emplis de vices.
-
Ne blasphème
pas, petite, tu pourrais le regretter.
-
Ridicule, tout
cela n’est qu’un conte destiné à faire peur aux enfants.
-
Et les enfants
se taisent lorsqu’un respectable ancien leur raconte une histoire.
La jeune
fille, vexée, croisa les bras sur sa poitrine en signe de protestation.
-
Zeus, en voyant
que la colère et la douleur de Déméter ne diminuaient pas se décida
finalement à agir. Il envoya le messager divin Hermès dans les profondeurs des
enfers pour mettre au courant la jeune Perséphone de ce qui se tramait sur
terre. Accablée de voir ce qu’était devenue la nature qu’elle aimait tant,
la déesse décida qu’elle devait tout mettre en œuvre pour tenter de
s’enfuir des ténèbres et regagner la surface. Mais pour parvenir à ses
fins, elle devait détourner l’attention du puissant dieu.
-
Reste à savoir
si elle était suffisamment maligne pour ça, minauda la jeune fille.
-
Elle y parvint,
petite sotte ! La nuit venue, elle laissa Hadès prendre possession de son
corps pour la première fois. Pendant de longues heures, il l’aima, lui fit découvrir
toute l’entendue de sa passion en faisant danser le corps de la déesse au gré
de sa volupté. Car si le dieu des enfers savait manier le fer le plus féroce
sous les coups du marteau de sa forge, ses mains épaisses et calleuses savaient
aussi comment apporter le plaisir à son aimée. Leurs étreintes dura
longtemps, leurs corps ruisselant de sueurs, éclairés par les flammes
rougeoyantes des fourneaux, semblaient être faits pour s’unir à l’infini.
Au petit matin, tombant de fatigue, Hadès finit par s’endormir dans les bras
de sa belle. La chance que Perséphone attendait venait d’arriver. Elle
s’empressa de se saisir d’un fin couteau et de poignarder le dieu endormi.
-
Bien fait !
Il l’avait bien mérité.
La jeune
fille se mit à applaudir vivement, faisant s’envoler les quelques oiseaux qui
s’ébattaient autour d’elle.
-
Crois-tu que
l’on vient à bout ainsi d’un dieu, jeune fille ? Mais Perséphone était
comme toi, elle pensait que son acte était suffisant pour lui procurer la
liberté tant espérée. En hâte, la blonde dame s’habilla de sa longue robe
blanche et se mit à courir à travers tout le royaume des morts pour regagner
la terre.
Crispant
ses doigts autour de sa jupe, son interlocutrice se taisait pour permettre au
vieil homme d’achever son histoire. Ce dernier, satisfait de son effet et de
cette attention, rajusta son chapeau avant de poursuivre :
-
Elle courut à
perdre haleine, ne se retournant jamais vers les sombres contrées quelle haïssait.
Mais, dans sa fuite éperdue et désespérée, elle ne s’était pas rendu
compte que sa magnifique robe à la blancheur immaculée avait été imbibée
par le sang du dieu de la mort. Le bas de sa mise s’était déjà entièrement
teintée d’écarlate quand, essoufflée et à bout de force, elle aperçut
enfin les portes qui la mèneraient vers la liberté, vers la terre, vers la
vie.
Le
conteur regarda au loin, prenant le temps de laisser courir son regard sur la
nature qui se taisait et semblait écouter à son tour l’apothéose de son
histoire.
-
La tragédie était
en marche, petite ! Car plus la belle déesse s’avançait et plus sa robe
s’imbibait du sang de son époux. Elle devenait plus écarlate à chacun de
ses pas comme pour montrer à la terre entière l’étendue de son crime. Frêle
mais déterminée, Perséphone continuait sa course mais avait beaucoup de peine
à traîner sa longue robe devenant de plus en plus lourde au fur et à mesure
qu’elle s’imbibait de sang.
-
Elle n’avait
qu’à l’ôter ! déclara la jeune fille, prise dans le feu du récit.
La liberté était bien à ce prix !
-
Il ne sied guère
à une déesse de courir nue. D’autant plus que sa longue robe blanche était
aussi l’attribut de sa divinité, du printemps et de la jeunesse qu’elle
incarnait. Mais ne t’inquiètes pas, petite, notre princesse de beauté finit
par atteindre les portes de l’enfer et par les franchir, en rampant. Aussitôt,
la grande Déméter sentit que sa fille était revenue sur la terre des hommes
et retrouva le sourire. Le printemps revint sur la terre, le soleil se mit à
luire dans le ciel et à réchauffer le corps et le cœur des hommes qui
n’avaient pas encore trépassé.
-
Heureusement
que ton histoire se termine bien, papy, sinon je t’en aurais voulu de
m’avoir réveillée pour cela.
-
Mon histoire
n’est pas finie, jeune fille, car quand Perséphone revint enfin sur terre, sa
robe autrefois éclatante était à présent entièrement teintée de rouge,
marquée du sang de l’homme qu’elle avait tué. Et elle était tellement
lourde que la pauvre déesse ne parvenait plus à avancer un seul pas.
Finalement, éreintée par sa fuite, elle s’effondra aux pieds de somptueux
cerisiers blancs. La déesse dormit là de longs jours et de longues nuits. La
douce pluie du printemps finit par laver le sang de sa robe qui s’écoula
doucement dans la terre. Le sang écarlate d’Hadès nourrit alors les arbres
et colora les fleurs des cerisiers.
Le
conteur leva un bras robuste vers l’arbre au-dessus de sa tête. La jeune
fille suivit son geste.
-
C’est pour
cela que depuis cette époque, leurs fleurs des arbres sont roses et non plus
blanches, tout comme celui sous lequel nous sommes assis. Sa sève est imbibée
du sang du dieu de la mort.
En
soupirant, il ajouta :
-
Il est
tellement dommage de penser que l’hiver viendra bientôt et qu’il perdra
tout son éclat.
-
Qu’est ce que
vous racontez, vieil homme ? Avec cette chaleur, je doute que l’hiver
n’arrive demain. Je crois plutôt que le soleil vous a fait tourner la tête
au point de vous faire raconter toutes ces horribles histoires.
-
L’hiver
viendra, crois-moi. Tout comme il est venu autrefois. Car, après avoir
longuement dormi, Perséphone finit par se réveiller de son profond sommeil. Sa
robe avait retrouvé toute sa blancheur et son éclat. Mais la déesse avait
complètement oublié qui elle était et tout ce qui venait de lui arriver. Or,
dans le fin fond des enfers, le grand Hadès n’était pas mort. Après avoir
subi de longs soins et des mois de convalescence, il était bien décidé à
venir récupérer son épouse sur terre. Les souvenirs de leur étreinte ne
cessaient de le hanter, l’inspiration de ses forges ne lui suffisait plus pour
créer de nouvelles armes. Il avait besoin de sa délicate présence à ses côtés.
Il partit donc en chasse, en compagnie de sa horde magique, pour retrouver celle
qu’il aimait toujours plus que tout, malgré le geste qu’elle avait eu à
son égard. Chaque nuit, il se mit à parcourir la terre pour la retrouver dans
un vacarme infernal. Et, quand il parvint enfin à son but, il la découvrit en
train d’errer comme une simple humaine, sans se douter de son identité
divine. Il l’emmena de nouveau sur son char dans les enfers et l’hiver
revint sur la terre des hommes.
Un léger
vent froid se leva autour du conteur. Dans le ciel, d’épais nuages commencèrent
à se regrouper, faisant grelotter la jeune fille. La lumière devenait moins
claire et les papillons qui aimaient se perdre dans sa longue chevelure blonde
avaient tous étrangement disparus.
-
En tout cas,
papy, ton histoire est vraiment triste, tu ne devrais pas obliger les braves
gens à écouter ce genre de récit.
-
Qui a dit que
toutes les histoires se terminaient toujours bien ? Il existe des destinées
qui ne trouvent jamais de fin, des destins qui se répètent éternellement.
Une vive
bourrasque souffla, faisant voleter la longue robe de la jeune fille et sourire
le vieillard.
-
Mon rôle
s’achève à présent car le destin va de nouveau reprendre sa course sans
fin. Entends le bruit de la nature, petite, il hurle sa terreur car le Prince de
l’enfer vient de se relever et il foule à présent notre bonne terre.
Effrayée
par le discours et le sourire malicieux du vieillard, la jeune fille se leva, le
corps et l’esprit envahis par un drôle de pressentiment. Le ciel
s’obscurcit d’un coup, les oiseaux et les animaux se cachèrent. A part le
vent, plus aucun bruit n’était perceptible. Au loin, tous les êtres vivants
semblaient avoir disparu. Les hommes qui vaquaient dans les champs avaient
depuis longtemps regagné leurs chaumières, le bétail s’était caché dans
leur abri. À l’exception du vieil homme et de la jeune fille, la terre
semblait avoir été brutalement désertée.
Dans le
lointain, un brouhaha terrible se fit peut à peu entendre, fait de rugissements
de chevaux hors d’haleine et de bruits d’armures. Le vent ne cessait de
souffler, de plus en plus puissant, allant jusqu’à balayer sur son passage
les feuilles des arbres. La jeune fille serrait ses bras contre son corps pour
tenter de conserver un peu de chaleur. Le vieillard, lui, ne bougeait toujours
pas, assis contre son arbre, son corps semblait à présent se fondre dans l’écorce
du grand cerisier.
-
Ils viennent
pour te chercher, belle Perséphone, déclara-t-il en fixant la jeune femme
d’un regard noisette.
Un éclair
jaillit dans le ciel, des bruits bestiaux se firent entendre à l’orée du
bois tout proche, suivit d’ombres menaçantes et de hurlements venus des
enfers. Prise de panique, la jeune fille se mit à courir de toutes ses forces
devant la Horde du dieu des enfers.
Une fois
de plus, sur la terre des hommes, l’été touchait à sa fin… Copyright
Illustrations d'Anne Claire Payet
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