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Le manoir des immortels, chapitre 1

Un air de musique. En y repensant bien, c’était comme cela que tout avait commencé. Par cet air entêtant de violon, cet air fou. Comment s’appelait-il déjà ? Je me sentais incapable de m’en souvenir. Le brouillard s’était peut-être insinué jusqu’au cœur de ma mémoire.

Les notes stridentes de l’instrument à cordes s’échappaient de la fenêtre d’une tabatière, quelques mètres au-dessus de moi et parvenaient délicatement, en dansant, jusqu'à mes oreilles. Il était étrange d’entendre cette mélopée grinçante, en plein cœur de Londres, par cette nuit froide et solitaire, comme si le temps et l’espace s’étaient arrêtés pour m’offrir un îlot de paix, réveillant ma nostalgie !

Cela faisait maintenant de longues minutes que je me tenais là, immobile, dans cette ruelle, le dos appuyé contre les pierres grises. La pluie brumeuse commençait à coller mes vêtements sur mon corps, malgré mon épais manteau sombre.

Mon petit violoniste en herbe semblait être le seul dans cette cité à ignorer la peur collective qui faisait frémir tous les citoyens, dès la nuit venue. Les bonnes gens avaient pris l’habitude de s’enfermer dans leur demeure et de calfeutrer leurs épais volets pour que le malheur ne s’approche pas d’eux.

Chaque soir, la capitale anglaise tremblait. Des femmes, prostituées de profession, trépassaient sous le couteau d’un terrible assassin.

Au début, les gazettes n’avaient mentionné qu’un insignifiant fait divers. On y reportait le sinistre meurtre d’une femme de mauvaise réputation, sans grand intérêt. Puis, une deuxième, et une troisième. Chacune de ces catins avait eu la gorge tranchée et le corps lacéré par de puissants coups de lame. Une véritable boucherie. On prétendait que même les gens d’armes avaient eu des difficultés pour examiner les cadavres, tant ceux-ci étaient défigurés et dépecés de toute part.

La presse, quant à elle, faisait, chaque jour, grand bruit de cette affaire, accentuant le climat de terreur et ridiculisant Scotland Yard par d’arrogantes caricatures.

Ils l’avaient surnommé le Vampire de Whitechapel. Si les braves gens avaient seulement la moindre idée de ce qu’était réellement un vampire, je suis certaine qu’ils lui auraient trouvé un autre qualificatif. Car, jamais, un être de la nuit n’aurait gâché autant de sang !

Mais, en partie à cause de ce sobriquet grotesque, ces meurtres dérangeaient beaucoup la communauté des immortels de Londres. Et justement, j’en fais partie. Non pas de manière définitive, mais pour quelques temps, quelques siècles peut-être. Qui sait, si je parviens à les supporter aussi longtemps !

Je me nomme Stella Hunyadi. Je suis un vampire depuis près de quatre siècles maintenant. Un âge qui commence à devenir intéressant mais n’impose pas encore le respect. Je suis de naissance hongroise mais j’ai toujours aimé la ville de Londres. Je m’y sens chez moi alors que je suis si loin de ma belle patrie.

Cette ville est l’endroit idéal pour toutes les créatures de la nuit. Le soleil n’y est jamais très puissant et, en hiver, les ténèbres envahissent les rues rapidement, nous offrant de longues soirées en compagnie des mortels inconscients.

La cité s’étend sur de nombreux kilomètres, riches en dédales sombres, vieilles demeures et campagnes boisées, autant de refuges possibles pour un immortel égaré.

Pour l’heure, je me promenais dans les brumeuses rues londoniennes en compagnie de cette envolée de notes stridentes. J’avais déjà souvent entendu cet air dans ma vie alors pourquoi étais-je incapable de me souvenir de son titre aujourd’hui ?

Peu importait, il était temps de reprendre ma route ; mon petit violoniste avait encore beaucoup à apprendre.

Cela faisait plusieurs minutes que le clocher de la vieille église de Westminster avait sonné les vingt-trois heures et quelqu’un m’attendait. Il l’ignorait mais allait bientôt le découvrir !

Je parcourus les quelques rues qui m’éloignaient de Bourbon Street. Désertiques. Les humains et les animaux avaient-ils tous disparus de la surface de la terre dans un cataclysme? Je n’en aurais pas été si étonnée. Je resserrai instinctivement les pans de mon manteau contre mon corps. Le bas de ma robe était lourd tant il était détrempé. Je pressai soudain le pas pour arriver rapidement à destination.

Face à moi, la maison se dressait enfin et semblait abandonnée. Jolie bicoque en vérité. Je l’imaginais beaucoup plus miteuse. La porte du rez-de-chaussée était légèrement entrouverte. Après avoir vérifié que la chaussée était déserte, je m’approchai de l’entrée pour pousser le battant en bois. Elle ne produisit aucun bruit. Voilà qui m’arrangeait car j’adore les arrivées en surprise.

Je me retrouvai dans le hall étroit et chargé de boiseries foncées. L’odeur de naphtaline et de vieux papier me prit à la gorge, tant elle était forte. Derrière cette senteur capiteuse, je percevais celle, plus subtile, d’un humain. Pour être exacte, c’était surtout son aura que je ressentais. Elle virevoltait calmement dans le corps de son propriétaire, quelques mètres au-dessus de moi.

Un vieil escalier à hautes marches menait à l’étage. Chacun de mes pas émit un léger grincement malgré toutes mes précautions. C’était fort regrettable.

Arrivée sur le palier, une nouvelle porte se dressait sur mon passage. Sur sa devanture, on pouvait y lire les inscriptions suivantes « Jerry Mackenzie, détective privé, spécialiste en affaires criminelles ». Elle était aussi entrouverte, comme une invitation. Un filet de lumière jaune s’en échappait. Une lampe à pétrole. Mon hôte m’attendait peut-être finalement!

Je poussai la porte pour pénétrer dans un prodigieux capharnaüm. Le bureau était fort meublé, surchargé. Journaux, livres, fioles, vaisselle, cigares, bouteilles de whisky, horloge s’entassaient dans un savant désordre.

Chaque meuble était recouvert d’une couche de poussière plus ou moins épaisse. Au centre de ce lieu, une table en merisier rougeâtre semblait épargnée par l’invasion. Des coupures de journaux la recouvraient en partie. Au premier coup d’œil, je constatai qu’on y parlait exclusivement des meurtres atroces de Whitechapel.

Derrière la luxueuse table, mon attention fut attirée par le dos d’un fauteuil, derrière lequel s’échappait de tranquilles volutes de fumée.

Brisant le silence intime, une épaisse voix masculine déclara :

- Vous êtes en retard, miss. J’attendais votre visite beaucoup plus tôt.

Puis, le siège au haut dossier se mit lentement à pivoter et mon regard croisa enfin les yeux couleur noisette de Jerry. D’un geste de la tête, il n’hésita pas à me détailler intensément, enregistrant avec minutie chaque détail de ma mise et de ma posture. Instinct professionnel sans doute.

Une fois de plus, mon compagnon avait réussi une entrée en piste bien plus intéressante que la mienne. J’en étais un peu frustrée. D’habitude, c’est le grand méchant loup qui effraye le gentil monsieur et pas l’inverse. Sauf que Jerry adore se mettre en scène, dans toutes les circonstances. Et comment est censé se comporter le loup devant un marmot insolent qui lui fait un pied de nez? Il le croque bien sûr. Mais, ce soir, je ne pouvais pas me le permettre, malheureusement !

Pour toute réaction, je décidai de rester plantée là, à un mètre de mon ami le détective, le regardant yeux dans les yeux, attendant qu’il prenne la parole le premier.

Ce petit jeu l’agaça rapidement. Sous ses grands airs de dramaturge shakespearien, je décelai un léger sourire espiègle et satisfait. Il avait gagné sa partie et il le savait. Vilain garnement. Il déposa sa pipe sur son bureau et fit tomber une poussière imaginaire de son nouveau costume marron trois pièces.

En fin de compte, il sembla gêné de son attitude si peu cavalière et se sentit obligé de combler le silence pesant.

- Je savais que vous finiriez par venir me trouver.

Il me lança un regard qui se voulait perçant et dominateur.

- Tous ces meurtres atroces dans Whitechapel ne peuvent être le fruit que d’une abominable créature.

Pour accentuer ses paroles, il balaya d’un geste de la main les parcelles de journaux étalées devant lui.

- Je suis convaincu qu’il s’agit d’un vampire, un être devenu fou de sang, incapable de maîtriser sa soif. J’en ai eu la certitude dès le début de l’affaire.

Il avait bien accentué le mot « affaire » tout en faisant de grands yeux exorbités.

- Et vous venez me demander de mener l’enquête, n’est ce pas ? De découvrir sa véritable identité et peut-être même de l’anéantir.

Après ce court monologue, son regard s’était encore affirmé, son assurance transpirait de chaque pore de sa peau. Il jubilait devant l’étalage personnel de ses soi-disant qualités de détective.

- Pas du tout, répondis-je, faisant claquer ma langue.

J’avais bien droit à ma petite revanche, non ? Un long silence envahit de nouveau la pièce. Mon interlocuteur se laissa retomber contre le dossier de son fauteuil, son expression passa de la colère à l’incrédulité. Il laissa traîner une main nerveuse dans son épaisse chevelure brune et joua avec les notes étalées devant lui. Je venais de briser son magnifique scénario et je n’avais aucune envie de reprendre la parole la première. Je me contentai de laisser mon regard se promener sur les fardes de documents empilées ça et là, tout en jubilant intérieurement. On se venge comme on peut.

Le détective se décida enfin à reprendre la parole. La lueur de la lampe à pétrole creusait ses joues, lui donnant un aspect malade, malgré son léger embonpoint.

- Alors, pourquoi êtes-vous là ? demanda-t-il.

Je l’observai du coin de l’œil, d’un air qui se voulait supérieur.

Jerry Mackenzie et moi nous connaissions depuis près de trois années. La première fois que je l’avais rencontré, il n’était encore qu’un simple conseiller pour la police, un informateur aux nombreuses relations. Peu à peu, il s’était décidé à travailler en solo. Il avait suivi la mode lancée par d’autres « détectives » et ouvert son propre bureau de conseil et d’enquêtes privées. Visiblement, les affaires marchaient bien. La population n’avait plus confiance en la police et les personnalités préféraient s’adresser à ce genre de professionnels.

Depuis de longues années, les vampires londoniens entretenaient des relations avec cet homme. Il travaillait pour nous comme pour n’importe quel autre client, rassemblait les informations et menait des enquêtes sur certains meurtres à caractère surnaturel. Et, de toute évidence, il aimait ça. Sans doute, y voyait-il là une sorte d’exclusivité et de monopole personnel dans le milieu obscur des enquêteurs.

Comment mon interlocuteur était-il au courant de l’existence des vampires, je l’ignorais. Ce que je savais c’était qu’il s’agissait de l’un des rares humains à ne pas nous considérer comme des monstres sanguinaires dépourvus d’émotions. J’avais déjà tenté d’interroger le Prince Rodrigue à son sujet mais il avait éludé ma question d’un geste de la main. Je soupçonnais cet homme, si fier dans son beau fauteuil de cuir, d’avoir déjà connu un ou une de mes congénères de manière fort intime.

Je rencontrais donc assez régulièrement notre petit détective. Petit, le regard intelligent, il inspirait la sympathie. Et je devais reconnaître qu’il était plutôt bon dans son boulot.

Il n’avait jamais évoqué devant moi le moindre prénom d’un des nôtres. Il ignorait même le mien et se contentait de m’appeler « miss ». Raison de sécurité oblige.

Mais, dans son comportement, je sentais qu’il ne me craignait pas. Il était persuadé que j’étais humaine. Il me considérait comme une servante au service de maîtres immortels. Et je n’avais jamais rien dit ou fait qui puisse le contredire dans cette idée. C’était mieux ainsi, même si mon honneur en prenait un coup.

Certes, en comparaison d’autres vampires, je ne possède pas énormément de pouvoirs psychiques. Je manipule des notions de magie et d’ensorcellement mais rien de vraiment impressionnant. Par contre, pour ce qui est de me faire passer pour une mortelle, je suis une des meilleures.

- Miss ? interrogea soudain Jerry.

De longues minutes venaient de s’écouler. Dans ma réflexion, je devais avoir pris une posture rigide car mon interlocuteur me regardait avec étonnement. Mais, un petit sourire suffit à le détendre et à dissiper ses doutes. C’était plus qu’un sourire, en vérité ; j’avais pris soin de laisser courir une vague de mon aura vers notre ami. Son regard se fit béat et vitreux.

- J’aimerais que vous enquêtiez sur les membres de la famille Heartavy. Ils résident dans leur demeure victorienne sur l’avenue de Charles II, dis-je.

Cela eut pour effet de ressaisir mon interlocuteur.

- Rien de bien intéressant donc.

Il poussa un soupir.

- Pourquoi les vampires s’intéressent-ils à cette famille ?

- Cela, je vous le laisse découvrir.

- Des informations m’aideraient à faire avancer l’investigation, miss. Par où me faut-il commencer et que dois-je chercher ?

Son attitude autoritaire m’agaça quelque peu.

- Ne jouez pas au grand détective débordé : vous vous ennuyez à mourir dans votre bureau miteux en attendant l’affaire du siècle. Ce travail est une aubaine pour vous et vous serez bien rémunéré, comme d’habitude. Cherchez; dès que vous tomberez sur un os, prévenez-moi.

Nous avions pris soin de transmettre à Jerry l’adresse d’une boite aux lettres anonyme. Chaque jour, l’un d’entre nous allait la relever, en inspectant les alentours pour ne pas se faire repérer. La tranquillité de notre sommeil était à ce prix.

Jerry détestait les ordres et me le fit savoir.

- Il n’y a que moi qui accepte de travailler pour des monstres, je tiens à vous le rappelez, ironisa-t-il.

- Vous devriez davantage vous méfier de ces « monstres », mon cher.

Il me regarda, silencieux. Toute trace d’humour avait disparu de son visage.

- Mais les véritables monstres ne sont pas toujours ceux qu’on pense, ajoutai-je.

Il parut soudain suspicieux. Tout en restant muet, il semblait se concentrer sur ses idées et tapotait son bureau de ses doigts secs.

- Sur ce, je vous laisse, Jerry. Bonne enquête, dis-je, un sourire sur les lèvres. Je repasserai dans quelques jours.

Il appuya sa tête contre sa paume et me regarda attentivement comme s’il me voyait pour la première fois. Un picotement vint me taquiner la nuque. Ce gars-là était un intuitif qui s’ignorait. Il possédait quelques capacités psychiques instinctives, comme de nombreux humains. Dans le besoin, ces « pouvoirs » se déclenchent pour venir en aide à leur hôte. Mais il ne devait pas compter sur moi pour le lui annoncer !

Je le laissai à ses pensées et quittai promptement la pièce par la porte grande ouverte.

Dehors, la brume s’était transformée en pluie battante. Je resserrai les pans de mon manteau autour de mon corps, plus pour éviter l’humidité que le froid. En moins de cinq minutes de marche, je me retrouvai complètement trempée. Et je détestais ça.

Copyright

Textes d'Ambre Dubois (sauf mention particulière)
Illustrations d'Anne Claire Payet
Site de Roshieru